Misia

Le Cœur Arraché

         Il était une horrible fois, une douce Demoiselle, Misia, qui vit son cœur arraché de sa poitrine par la terrible et maléfique enchanteresse, Mél Ancolie.

         Mél sévissait toujours quand on ne l’attendait pas et savait profiter de la faiblesse des gens pour leur extraire ce qu’ils avaient de plus précieux. Ce qu’elle faisait de ces cœurs volés, nul ne le savait véritablement. Mais on racontait qu’elle les réduisait en miettes un à un, avec ses doigts crochus. Elle les écrasait jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’une poussière rouge sombre. Il paraissait qu’elle alimentait avec eux, les heures sombres, les flots d’idées noires et la part obscure qui se cachait dans chaque être humain. Elle n’avait de cesse de s’en approprier encore et encore, réduisant à néant sur son passage la vie de celui qu’elle avait volé. Il devenait aussi sombre que la nuit et plus aucun bonheur ne parvenait à l’atteindre.

         C’était ce qui était arrivé à Misia. Elle avait pourtant essayé de réagir en se battant contre Mél Ancolie. Le combat avait duré longtemps mais l’enchanteresse l’avait emporté. Misia s’était vue transformée petit à petit. Plus aucune confiance en elle ou plaisir de vivre. Son rire s’était égaré quelque part dans une des miettes de son cœur dérobé.

         Pourtant, un matin, Misia avait décidé de se mettre en quête d’un nouveau cœur. Elle avait frappé à la porte de nombreux de ses amis. Personne n’en avait à lui donner ou encore ne savait comment faire pour l’aider. Elle s’était alors tournée vers des personnes qui clamaient avoir des substituts aux cœurs extorqués. Selon elles, il lui suffisait de boire telle ou telle potion pour remplacer la complexité heureuse d’un cœur. Bien sûr, cela ne fonctionna pas.

            Elle marcha longtemps et rencontra beaucoup de monde. Certains individus avaient eux-mêmes étaient victimes de l’enchanteresse. Ceux-là comprenaient fort bien la démarche de Misia – après tout leur vie aussi avait basculé depuis la disparition de leur battant – mais ils ne pouvaient lui apporter quelque chose qui leur faisait défaut. D’autres semblaient disposer d’un cœur immense et proposaient même d’en céder un bout et de le lui donner. Hélas, les tentatives échouaient.

         Blessée et encore plus sombre qu’auparavant, Misia avait décidé de faire demi-tour et de rentrer chez elle. Elle devait commencer à apprendre à vivre sans son cœur. Elle arrangea sa petite maison du mieux qu’elle put, pour s’éviter tous tracas supplémentaires – les peines de cœur étaient déjà bien assez encombrantes.

            Le lendemain matin, quand elle se réveilla, une chose étrange s’était produite pendant la nuit. A la place du trou noir et vide qui se trouvait dans sa poitrine, une étincelle rouge semblait s’agiter. Misia n’en revenait pas !

            Portée par ce résultat, elle s’aventura à ranger son être intérieur. Parfois, sans s’en rendre compte, on pose une idée ici ou là et on l’oublie, on y prête plus attention. Elle s’aperçut qu’il  régnait un grand désordre en elle. Il y avait des idées reçues, des préjugés, des erreurs, des regrets. Tout était mélangé et sans dessus-dessous. Il lui fallut de nombreuses journées et nuits pour faire du tri, jeter ce qui était inutile, réparer ce qui était cassé, agrandir les souvenirs de pensées positives qu’elle avait retrouvées dans un coin.

            Cela mit beaucoup de temps, mais presque chaque matin elle pouvait constater que l’étincelle grandissait, s’étirait, se développait. Chaque nouvelle course du soleil dans le ciel était moins épuisante que la précédente. Elle ne comprenait pas vraiment ce qu’il se passait mais elle continuait encore et toujours son grand rangement.

         Il y avait bien entendu des jours où la petite étincelle – ou plutôt  flamme, à présent – semblait se protéger contre ces grands changements. C’est que Misia brassait beaucoup d’air tout autour avec son remue-ménage. La flamme avait peur de s’éteindre, alors elle s’asphyxiait elle-même pour se protéger. Ces moments-là étaient bien plus difficiles à vivre pour Misia. Cependant, elle ne baissait pas les bras.

            Un beau jour, elle ne vérifia pas l’ancien trou dans sa poitrine. Elle sortit de chez elle comme tous les matins depuis qu’elle avait commencé le grand chambardement. Elle mena sa journée comme elle l’entendait, rencontra des amis, travailla sur une idée qui lui plaisait.

Et tout à coup, elle l’entendit. Il résonna d’abord tout doucement, puis plus fort.

Son cœur battait dans sa poitrine…

Les Evanescents d’Albane – octobre 2017